Le
cyberespace, l'intelligence collective et le virtuel
Quelques articles récents se sont intéressés à
l'aspect philosophique d'Internet. L'un d'entre eux paru dans le numéro
spécial de Sciences humaines No 32 consacré à "
la société du savoir ", confronte les aspirations
parfois utopistes des penseurs les plus en vue et les fonctionnements
des communautés scientifiques sur le Web. Il conclut en laissant
entendre que ces philosophes se sont trompés de cible. "
La théorie de l'intelligence collective repose sur un présupposé
implicite. La connexion des intelligences par le biai des ordinateurs
suffirait à produire une conscience collective " émergente
", un univers de pensée virtuel-celui de la noosphère-,
où il n'y aurait plus de frontière entre les disciplines
scientifiques, les sciences et la philosophie, les arts, la religion...
Belle utopie, mais qui ne permet pas de comprendre les conditions sociales,
institutionnelles, épistémologiques de production et de
diffusion des savoirs ".
Le raisonnement qui consiste à comparer le mode de collaboration
d'une communauté de scientifiques, les physiciens, avec les analyses
des philosophes du cyberspace suffit-il à démontrer leur
inanité s'il débusque une inadéquation? L'auteur
l'affirme quand il dit qu'on " dispose désormais de quelques
bonnes études sur l'histoire d'Internet, son fonctionnement,
l'organisation des internautes, pour valider ou non la thèse
de l'intelligence collective ".
Je me propose ici d'examiner deux concepts liés: l'intelligence
collective et la virtualisation. Pierre Lévy est la référence
la plus sûre en ces matières, je restreindrai volontairement
mon champ d'investigation principal à cet auteur, Le texte qui
suit est un résumé légèrement remanié
(le moins possible, pour respecter la pensée et le style propre
de l'auteur) de deux livres: "L'intelligence collective"
et "Qu'est-ce que le virtuel?".
L'intelligence collective.
L'intelligence collective occupe le cyberespace, qui se définit
comme un réseau de connexions où tout élément
d'information se trouve en contact virtuel avec n'importe quel autre,
et avec tout le monde. Le postulat de Pierre Lévy est que "
l'évolution en cours converge vers la constitution d'un nouveau
milieu de communication, de pensée et de travail pour les sociétés
humaines ". Internet est aujourd'hui le symbole de ce nouvel espace.
En pleine formation, il est malléable, on peut " y réfléchir
collectivement et tenter d'infléchir le cours des choses [...].
Les nouveaux moyens de création et de communication pourraient
aussi renouveler profondément les formes du lien social dans
le sens d'une plus grande fraternité, et aider à résoudre
les problèmes dans lesquels se débat aujourd'hui l'humanité
". La forme et le contenu du cyberespace sont encore flous, aucune
technologie n'est suffisemment dominante pour s'imposer sans contestation..
Les acteurs politiques et économiques ont encore la possibilité
d'ouvrir un grand débat sur la nature et la finalité de
cet espace.
Mais il ne s'agit pas seulement de réfléchir en terme
d'impact (quel sera l'impact des autoroutes électroniques sur
la vie politique, économique et culturelle?), mais aussi de projet
(à quelle fin voulons-nous développer les réseaux
numériques de communication interactive?). " Les décisions
techniques, l'adoption de normes [...] contribueront à modeler
les équipements collectifs de la sensibilité, de l'intelligence
et de la coordination qui formeront demain l'infrastructure de la civilisation
mondialisée ". Voilà situé le contexte de
la réflexion de Pierre Lévy, qui veut situer la problématique
du cyberespace dans une perspective anthropologique. Bien plus qu'une
simple adaptation ou un passage d'une culture à l'autre, la situation
actuelle s'inscrirait dans une transformation plus radicale, un passage
d'une " humanité à l'autre, une autre humanité
qui non seulement reste obscure, indéterminée, mais que
nous nous refusons même à interroger, que nous n'acceptons
pas encore de viser ".
Importance des TIC
Il faut inventer de nouveaux procédés de pensée
et de négociation qui puissent faire émerger de véritables
intelligences collectives. " Les technologies intellectuelles
n'occupent pas un secteur comme un autre de la mutation anthropologique
contemporaine, elles en sont potentiellement la zone critique, le lieu
politique. Est-il besoin de le souligner? On ne réinventera pas
les instruments de la communication et de la pensée collective
sans réinventer la démocratie partout distribuée,
active, moléculaire. [...] l'humanité pourrait ainsi ressaisir
son devenir. Non pas en remettant son destin entre les mains de quelque
mécanisme prétendument intelligent, mais en produisant
systématiquement les outils qui lui permettront de se constituer
en collectifs intelligents, capables de s'orienter parmi les mers orageuses
de la mutation ".
L'intelligence collective soit s'inventer, elle n'est pas donnée,
n'est pas dans la nature. Il faut inventer les techniques, les systèmes
de signes, les formes d'organisation sociale et de régulation
qui permettent de penser ensemble, de concentrer les forces intellectuelles
et spirituelles, " de multiplier nos imaginations et nos expériences,
de négocier en temps réel et à toutes les échelles
les solutions pratiques aux problèmes complexes que nous devons
affronter .
L'intelligence collective vise moins à la maîtrise de
soi par les communautés humaines qu'un lâcher-prise essentiel
qui porte sur l'idée même d'identité, sur les mécanismes
de domination et de déclenchement des conflits, sur le déblocage
d'une communication confisquée, sur la relance mutuelle de pensées
isolées. "
Il s'agit de découvrir ou d'inventer un au-delà de l'écriture,
un au-delà du langage tel que le traitement de l'information
soit partout distribué et partout coordonné, qu'il s'intègre
naturellement à toutes les activités humaines, revienne
entre les mains de chacun.
Cette nouvelle dimension de la communication devrait nous permettre
de mutualiser nos connaissances et de nous les signaler réciproquement,
ce qui est la condition élémentaire de l'intelligence
collective. Au-delà, elle ouvrirait deux possibles majeurs, qui
transformeraient radicalement les données fondamentales de la
vie en société. Premièrement, nous disposerions
de moyens simples et pratiques pour savoir ce que nous faisons ensemble.
Deuxièmement, nous manierions encore plus facilement que nous
n'écrivons aujourd'hui les instruments qui permettent l'énonciation
collective.
Cette vision d'avenir s'organise autour de deux axes complémentaires:
celui du renouvellement du lien social par le rapport à la connaissance
et celui de l'intelligence collective proprement dite.
Renouvellement du lien social et intelligence collective.
L'Espace du savoir " incite à réinventer le lien
social autour de l'apprentissage réciproque, de la synergie des
compétences, de l'imagination et de l'intelligence collectives.
On l'aura compris, l'intelligence collective n'est pas un objet purement
cognitif. L'intelligence doit s'entendre ici comme dans l'expression
" travailler en bonne intelligence " ou dans le sens qu'elle
a dans " intelligence avec l'ennemi ". Il s'agit d'une approche
très générale de la vie en société
et de son avenir possible. L'intelligence collective est un projet global
dont les dimensions éthiques et esthétiques sont aussi
importantes que les aspects technologiques et organisationnels ".
Les connaissances vivantes, les savoir-faire et compétences
des êtres humains sont en passe d'être reconnus comme la
source de toutes les autres richesses. Dès lors, quelle finalité
assigner aux nouveaux outils de communication? Leur usage socialement
le plus utile serait sans doute de fournir aux groupes humains des instruments
pour mettre en commun leurs forces mentales afin de constituer des intellects
ou des imaginants collectifs. L'informatique communicante se présenterait
alors comme l'infrastructure technique du cerveau collectif ou de l'hypercortex
de communautés vivantes. Le rôle de l'informatique et des
techniques de communication ne serait pas de remplacer l'homme ni de
s'approcher d'une hypothétique intelligence artificielle, mais
de favoriser la construction de collectifs intelligents où les
potentialités sociales et cognitives de chacun pourront se développer
et s'amplifier mutuellement.[...] Peut-être alors sera-t-il possible
de dépasser la société du spectacle pour aborder
une ère post-médias, ère dans laquelle les techniques
de communication serviront à filtrer les flux de connaissances,
à naviguer dans le savoir et à penser ensemble plutôt
qu'à charrier des masses d'informations.
Dans nos interactions avec les choses nous développons des compétences.
Par notre rapport aux signes et à l'information, nous acquérons
des connaissances. En relation avec les autres, moyennant initiation
et transmission, nous faisons vivre le savoir. Compétence, connaissance
et savoir, (qui peuvent concerner les mêmes objets) sont trois
modes complémentaires de la transaction cognitive et passent
sans cesse l'un dans l'autre.
Qu'est-ce que l'intelligence collective ?
"C'est une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée,
coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation
effective des compétences. Le fondement et le but de l'intelligence
collective sont la reconnaissance et l'enrichissement mutuels des personnes".
La totalité du savoir n'appartient à personne, et chaque
être humain sait quelque chose. Le savoir n'est autre que ce que
les humains savent, la somme des savoirs individuels. Il n'y a pas de
source transcendante de savoirs. L'intelligence est-elle alors la simple
maîtrise d'un plus grand savoir? Non, la "lumière
de l'esprit" brille "même là où on essaye
de faire croire qu'il n'y a pas d'intelligence [...], s'il vous prend
la faiblesse de penser que quelqu'un est ignorant, cherchez dans quel
contexte ce qu'il sait devient de l'or".
Il est difficile de critiquer cette profession de foi de Pierre Lévy,
mais un objection s'impose: dans un réseau, on met à disposition
ses connaissances, pas soi-même. On ne peut offrir ce qu'on ignore
posséder, et il n'y a pas moyen pour quiconque d'obtenir ce qu'on
ne met pas à disposition. Il faudrait une interconnexion des
êtres, des psychismes, un " réseau neuronal ",
finalement une transparence et une égalité absolues qui
s'apparentent aux utopies classiques, de la République de Platon
à l'Utopia de Thomas Moore et aux Phalanstères de Prud'hom.
Mais ces systèmes ont peu ou prou éliminé les qualités
individuelles, à l'inverse de Pierre Lévy, qui les met
au premier plan, et pour qui l'égalité vient de la reconnaissance
de la différence. On examinera plus loin ce que Pierre Lévy
appelle esprit.
Valoriser les savoirs
L'intelligence, si elle est partout distribuée, n'est aujourd'hui
pas valorisée. Elle n'est pas utilisée partout où
elle est, il y a un grand gâchis de cette ressource, " la
plus précieuse ". Au contraire, " on assiste aujourd'hui
à une véritable organisation de l'ignorance sur l'intelligence
des personnes, à un effroyable gâchis d'expériences,
de savoir-faire et de richesses humaines ".
La coordination en temps réel des intelligences nécessite
des technologies numériques sophistiquées, et la mise
à disposition des membres d'une communauté d'un même
espace virtuel, espace de significations dans lequel chacun peut interagir
avec d'autres membres d'une collectivité délocalisée
(il n'est plus besoin de parler de " collectif intelligent "
puisqu'on l'a vu, tout être humain est intelligent au sens de
Pierre Lévy. Une collection d'intelligences est alors intelligente,
par définition. Reste à définir si l'intelligence
du système équivaut à la somme des intelligences
qu'il contient, ou est plus élevée, ou moins) .
Pour aboutir à une mobilisation effective des compétences,
encore faut-il les identifier. Pour cela il faut les reconnaître
pleinement, dans toute leur diversité. Cette reconnaissance a
une dimension éthico-politique, puisqu'à l'âge de
la connaissance, ne pas reconnaître l'autre dans son intelligence,
c'est lui refuser sa véritable identité sociale, c'est
nourrir son ressentiment et son hostilité, c'est alimenter l'humiliation,
la frustration d'où naît la violence. Valoriser autrui
dans ses savoirs, c'est lui permettre de s'identifier sur un mode nouveau
et positif et de se mobiliser dans des projets collectifs. C'est une
manière de motiver chacun.
Ce que l'intelligence collective n'est pas
Il n'est pas inutile de préciser ce que l'intelligence collective
n'est pas. "Il ne faut surtout pas la confondre avec des projets
totalitaires de subordination des individus à des communautés
transcendantes et fétichisées. Dans une fourmilière,
les individus sont 'bêtes', ils n'ont aucune vision d'ensemble
et ne savent pas comment ce qu'ils font se compose avec les actes des
autres individus. Mais bien que les fourmis isolées soient 'stupides',
leur interaction produit un comportement émergent globalement
intelligent. Ajoutons que la fourmilière possède une structure
absolument fixe, que les fourmis sont rigidement divisées en
castes, et qu'elles sont interchangeables au sein de ces castes. La
fourmilière donne l'exemple du contraire de l'intelligence collective
au sens ou nous l'entendons.[...] ".
Intelligence collective et culture
L'intelligence collective ne commence qu'avec la culture et s'accroît
avec elle, mais pas la culture au sens où on l'entend habituellement.
Dans un collectif intelligent la communauté se donne pour objectif
la négociation permanente de l'ordre des choses, de son langage,
du rôle de chacun, le découpage et la définition
de ses objets, la réinterprétation de sa mémoire.
" Ce projet convoque un nouvel humanisme qui inclue et élargisse
le " connais-toi toi-même " vers un " apprenons
à nous connaître pour penser ensemble " et qui généralise
le " je pense donc je suis " à un " nous formons
une intelligence collective, donc nous existons comme une communauté
éminente ". On passe du cogito cartésien au cogitamus.
Loin de fusionner les intelligences individuelles dans une sorte d'indistinct
magma, l'intelligence collective est un processus de croissance, de
différenciation et de relance mutuelle des singularités
".
On peut donc penser que l'intelligence collective est avant tout un
projet socio-politique fondé sur le partage, la reconnaissance
et la responsabilité de chacun; au fonds, on peut y voir le rêve
d'un penseur qui extrapole à la société entière
l'idéal et la pratique des pionniers de l'internet. Mais l'intelligence
collective n'est pas que cela, elle n'est pas que la somme des intelligences
qui consentent à en faire partie. " L'intellectuel collectif
est une sorte de société anonyme à laquelle chaque
actionnaire apporte en capital ses connaissances, ses navigations, sa
capacité d'apprendre et d'enseigner. Le collectif intelligent
ne soumet ni ne limite les intelligences individuelles, mais au contraire
les exalte, les fait fructifier et leur ouvre de nouvelles puissances.
Ce sujet transpersonnel ne se contente pas de sommer les intelligences
individuelles. Il fait croître une forme d'intelligence qualitativement
différente, qui vient s'ajouter aux intelligences personnelles,
une sorte de cerveau collectif ou d'hypercortex. Or cette intelligence
différente de celle des individus, tout autre, qui pourtant nous
éclaire et nous exalte, n'a-t-elle pas d'abord été
pensée comme intelligence divine? Construire une intelligence
collective, n'est-ce-pas, pour les communautés humaines, une
manière laïque, philanthropique et raisonnable d'atteindre
à la divinité?... ". Il sort évidemment du
cadre de ce modeste travail d'examiner ce que l'analyse de Pierre Lévy
doit à Maimonide, au chapitre " L'intellect, l'intelligible,
l'intelligent " in Le Guide des égarés. Nous sommes
là au coeur de sa pensée, et il serait un peu cavalier
de la taxer simplement de mystique, comme le fait l'auteur de l'article
cité plus haut.. Avant lui C.G:Jung a eu à subir le même
reproche méprisant pour un concept approchant: l'inconscient
collectif.
Les individus dorment, l'intellect collectif ne s'éteint jamais,
" quand un esprit glisse dans le sommeil, cent autres veillent
et prennent le relais. Si bien que le monde virtuel est sans cesse éclairé,
animé par les flammes d'intelligences vivantes. En unissant des
milliers de lueurs intermittentes, on obtient un luminaire collectif
qui, lui, brille toujours." Si je dors, " l'expression que
j'ai voulu donner à ma mémoire, à mon savoir, à
mes navigations, à mon désir d'apprendre, à mes
hiérarchies d'intérêts, aux rapports que j'entretiens
avec les autres membres de la communauté pensante " continue
d'agir dans le monde virtuel. Ce messager numérique contribue
à informer, orienter, évaluer en permanence le monde virtuel,
qui est lui-même l'expression de tous les messagers.
" L'intelligence humaine? Son espace est la dispersion. Son temps,
l'éclipse. Son savoir, le fragment. L'intellect collectif réalise
son remembrement. Il construit une pensée transpersonnelle mais
continue. Une cogitation anonyme, mais perpétuellement vivante,
partout irriguée, métaphorique. Par l'intermédiaire
des mondes virtuels, nous pouvons non seulement échanger des
informations mais vraiment penser ensemble, mettre en commun nos mémoires
et nos projets pour produire un cerveau coopératif. [...] L'intellect
collectif pense partout, tout le temps, et relance perpétuellement
la pensée de ses membres. Pour la communauté pensante
que nous appelons de nos voeux, comme pour le Dieu d'Avicenne ou de
Maïmonide, l'intellect et l'intelligible ne font qu'un. Cette union
de l'intellect et de l'intelligible d'un être collectif, nous
l'avons appelée son monde virtuel. Il est à la fois société
de signes animés, organe de perception commun, mémoire
coopérative, espace de communication et de navigation.
Intellection de l'intellectuel collectif
Quant à l'intellection de l'intellectuel collectif, elle réside
encore et toujours dans les expériences, les apprentissages et
les gestes mentaux de ses membres individuels; le monde virtuel n'est
qu'un support à des processus cognitifs, sociaux et affectifs
ayant cours entre des individus bien réels. Les mondes virtuels
devraient permettre aux gens qui le souhaitent de se repérer
mutuellement et d'étendre leurs relations amicales, professionnelles,
politiques ou autres. Le monde virtuel est certes le médium de
l'intelligence collective, il n'en est ni le lieu exclusif, ni la source,
ni le but.".
Le macro psychisme peut se décomposer selon quatre dimensions
complémentaires:
- une connectivité (topologie) ou un "
espace " en transformation constante: association, liens et chemins;
- une sémiotique, c'est-à-dire un système ouvert
de représentations, d'images, de signes de toutes formes et de
toutes matières qui circulent dans l'espace des connexions;
- une axiologie ou des " valeurs " qui déterminent
des tropismes positifs ou négatifs, des qualités affectives
assiciées aux représentations ou aux zones de l'espace
psychique;
- une énergétique, enfin, qui spécifie la force
des affects attachés aux images.
Le psychisme social peut alors être conçu comme un hypertexte
fractal, un hypercortex qui se reproduit de manière semblable
à différentes échelles de grandeur, en passant
par des psychismes transindividuels de petits groupes, des âmes
individuelles, des esprits infrapersonnels (zones du cerveau, "
complexes " inconscients). Chaque noeud ou zone de l'hypercortex
contient à son tour un psychisme vivant, une sorte d'hypertexte
dynamique traversé de tensions et d'énergies, coloré
de qualités affectives, animé de tropismes, agité
de conflits.
Au sein de ce mégapsychisme fractal, les opérations consistent
à :
- agir sur la connectivité: monter des réseaux, ouvrir
des portes, diffuser ou, au contraire, retenir l'information, maintenir
des barrières, filtrer l'information, ou bien encore garantir
la sécurité de l'ensemble (communications, transports,
commerces, formations, sevices sociaux, polices, armées, gouvernements,
etc...)
- créer ou modifier des représentations, des images, faire
évoluer d'une manière ou d'une autre les langues en usage
et les signes en circulation (arts, sciences, industrie, médias,
etc.);
- créer, transformer ou maintenir les tropismes, les valeurs,
les affects sociaux: le bien, le mal, l'utile et le nuisible, l'agréable
et le pénible, le beau et le laid, etc. (éducation, religion,
philosophie, morale, arts...);
- modifier, déplacer, augmenter, diminuer la force des affects
liés à telle ou telle représentation en circulation
(médias, publicité, commerce, rhétorique...).
Les êtres humains ne pensent jamais seuls mais toujours dans
le courant d'un dialogue ou d'un multilogue, réel ou imaginé.
Nous n'exerçons nos facultés mentales supérieures
qu'en fonction d'une implication dans des communautés vivantes
avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fonds
ou sur l'avant-scène ces communautés sont toujours déjà
présentes dans la moindre de nos pensées, qu'elles fournissent
des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion.
Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent
le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir
duquel les pensées individuelles se développent, tissent
leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures.
Il nous est impossible d'exercer notre intelligence indépendamment
des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques,
codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués
par la culture et que des milliers ou millions d'autres personnes utilisent
avec nous. Les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent
la mémoire longue de l'humanité. Chaque fois que nous
les utilisons nous faisons appel à l'intelligence collective.
Les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont aussi
des machines à percevoir. L'univers de choses et d'outils qui
nous environne et que nous partageons pense en nous de cent manières
différentes. Par là, de nouveau, nous participons de l'intelligence
collective qui les a produits. Enfin, les institutions sociales, lois,
règles et coutumes qui régissent nos relations influent
de manière déterminante sur le cours de nos pensées.
Avec les institutions et les " règles du jeu ", nous
passons des dimensions collectives de l'intelligence individuelle à
l'intelligence du collectif en tant que tel. Les représentations
et les idées naissent et meurent dans les groupes humains. Il
ne s'agit pas seulement des idées, représentations, messages,
modes d'organisation des connaissances, types d'argumentation ou de
" logiques " en usage, styles et supports des messages. Un
collectif humain est le théâtre d'une économie ou
d'une écologie cognitive au sein desquelles évoluent des
espèces de représentations.
Formes sociales, institutions et techniques modèlent l'environnement
cognitif de telle sorte que certains types d'idées ou de messages
ont plus de chance de se reproduire que d'autres. Parmi tous les facteurs
contraignant l'intelligence collective, les technologies intellectuelles
que sont les systèmes de communication, d'écriture, d'enregistrement
et de traitement de l'information jouent un rôle majeur. Les infrastructures
de communication et les technologies intellectuelles ont toujours noué
d'étroites relations avec les formes d'organisation économiques
et politiques.
Il importe cependant de souligner que l'apparition ou l'extension de
technologies intellectuelles ne déterminent pas automatiquement
tel ou tel mode de connaissance ou d'organisation sociale. Distinguons
donc soigneusement les actions de causer ou de déterminer, d'une
part, et celles de conditionner ou de rendre possible, d'autre part.
Les techniques ne déterminent pas, elles conditionnent. Elles
ouvrent un large éventail de possibilités dont un petit
nombre seulement est sélectionné ou saisi par les acteurs
sociaux.
Machine darwinienne
La notion d'intelligence collective n'est pas une simple métaphore,
une analogie plus ou moins éclairante mais bel et bien un concept
cohérent. Il faut une définition d'un " esprit "
qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif, c'est-à-dire
avec une intelligence (ensemble des aptitudes cognitives, à savoir
les capacités de percevoir, de se souvenir, d'apprendre, d'imaginer
et de raisonner), dont le sujet soit à la fois multiple, hétérogénèse,
distribué, coopératif/compétitif et constamment
engagé dans un processus auto-organisateur ou autopoiétique.
L'ensemble de ces conditions élimine automatiquement les modèles
calculatoires ou informatiques de type " machine de Turing ",
qui n'ont pas la propriété d'autocréation. En revanche,
les modèles inspirés de la biologie semblent de meilleurs
candidats, et notamment l'approche " darwinienne ". Par définition,
les principes " darwiniens " s'apliquent à des populations.
Ils font jouer un générateur de variabilité ou
de nouveauté: mutations génétiques, usage d'une
nouvelle connexion neuronale, inventions, création d'entreprise
ou de produits, etc. Couplée à son environnement, la machine
darwinienne sélectionne parmi les nouveautés injectées
par le générateur. Son choix est notamment contraint par
la viabilité et la capacité de reproduction des individus
ou des sous-populations pourvus du nouveau caractère. Les systèmes
darwiniens font preuve d'une capacité d'autocréation
continue, d'une capacité d'apprentissage non dirigé. Elles
peuvent être simulées par ordinateur. Les algorithmes
génétiques et divers systèmes de "vie artificielle"
laissent imaginer que le logiciel, symbiotiquement lié au milieu
technologique et humain du cyberspace, pourrait bientôt représenter
le dernier en date des systèmes darwiniens capables d'apprentissage
et d'autocréation.
La machine darwinienne est d'autant plus intelligente qu'elle fonctionne
"fractalement", à plusieurs échelles. Par
exemple, le marché peut être considéré comme
une machine darwinienne, mais il est d'autant plus "intelligent"
que les entreprises et les consommateurs qui l'animent sont à
leur tour des machines darwiniennes (organisations apprenantes, associations
de consommateurs). Un cerveau est à la fois le résultat
d'un processus darwinien à l'échelle de l'évolution
biologique et à l'échelle de l'apprentissage individuel.
De plus, il intègre plusieurs types de "populations apprenantes"
d'échelles différentes: groupes de neurones, carte étendue
de zones sensorielles, systèmes de régulation globaux,
etc.
Ainsi donc, le fonctionnement psychique est parallèle et distribué
plutôt que séquentiel et linéaire. Un affect,
ou une émotion, peut se définir comme un processus ou
un événement psychique qui met en jeu au moins une des
quatre dimensions décrites plus haut: topologie, sémiotique,
axiologie et énergétique. Mais ces quatre dimensions étant
mutuellement immanentes, un affect est, plus généralement,
une modification de l'esprit, un différentiel de vie psychique.
Symétriquement, la vie psychique apparaît comme un flux
d'affects.
" C'est donc peu dire que le psychisme est ouvert sur l'extérieur,
il n'est que l'extérieur, mais un extérieur infiltré,
mis en tension, compliqué, transsubstancié, animé
par l'affectivité. Le sujet est un monde baigné de sens
et d'émotion ".
Cette image de l'intelligence vivante ou du psychisme est celle du
virtuel. Comment ce virtuel s'actualise-t-il? Par des affects, qui désignent
les actes psychiques, quelle que soit leur nature. Ainsi il n'existe
pas de limites a priori à l'éclosion de nouveaux types
d'affects. La classification ordinaire des émotions (peur, amour,
etc..) ne présente donc qu'une liste restreinte et fort simplifiée
des types d'affects.
Sociétés pensantes
On comprend mieux pourquoi l'intelligence est traversée d'une
dimension collective: parce que ce ne sont pas seulement les langages,
les artefacts et les institutioins sociales qui pensent en nous, mais
l'ensemble du monde humain. Agir sur son milieu, si peu que ce soit,
même sur un mode que l'on pourrait prétendre purement technique
matériel ou physique, revient à ériger le monde
commun qui pense différemment en chacun de nous, à secréter
indirectement de la qualité subjective, à travailler dans
l'affect. Que dire alors de la production de messages ou de relations?
Voilà le noeud de la morale: vivant, agissant, pensant, nous
tissons l'étoffe même de la vie des autres.
Le psychisme est d'emblée et par définition collectif.
Mais comme les monades de Leibnitz ou les occasions actuelles de Whitehead,
les personnes incarnent chacune une sélection, une version, une
vision particulières du monde commun ou du psychisme global.
" Certaines civilisations, certains régimes politiques
ont tenté de rapprocher l'intelligence collective humaine de
celle des fourmilières, ont traité les personnes comme
des membres d'une catégorie, ont fait croire que cette réduction
de l'humain à l'insecte était possible ou souhaitable.
Notre position philosophique, morale et politique est parfaitement tranchée:
le progrès humain vers la constitution de nouvelles formes d'intelligence
collective s'oppose radicalement au pôle de la fourmilière.
Ce progrès doit au contraire approfondir l'ouverture de la conscience
individuelle au fonctionnement de l'intelligence sociale et améliorer
l'intégration et la valorisation des singularités créatrices
que forment les individus et les petits groupes humains aux processus
cognitifs et affectifs de l'intelligence collective.
Dans le cyberespace, chacun est potentiellement émetteur et
récepteur dans un espace qualitativement différentié,
non figé, aménagé par les particpants, explorable.
Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur
position géographique ou sociale, mais selon des centres d'intérêts,
sur un paysage commun du sens ou du savoir. Selon des modalités encore primitives, mais qui s'affinent d'année
en année, le cyberespace offre des instruments de construction
coopérative d'un contexte commun dans des groupes nombreux et
géographiquement dispersés. Cette objectivation dynamique
d'un contexte collectif est un opérateur d'intelligence collective,
une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience
commune. L'objet commun suscite dialectiquement un sujet collectf.
L'intelligence collective soit s'inventer, elle n'est pas donnée.
C'est à cette production nouvelle que nous invite Pierre Lévy.
Non pas seulement à la constrution d'un contexte commun résumé
à une sorte de bibliothèque universelle, qui contiendrait
tous les savoirs. Trop de contraintes en empêche l'apparition,
contraintes juridiques et économiques (droits d'auteurs, droits
commerciaux). Mais est-ce vraiment de cela dont parle Pierre Lévy?
Peut-on vraiment lui opposer que " même si elle était
réalisée, la bibliothèque universelle ne résoudrait
pas les questions majeures de la documentation électronique:
comment s'y retrouver dans une information proliférante? La somme
des informations séparées ne suffit pas à faire
une intelligence globale. ". Il ne ressort pas de la lecture des
textes que Pierre Lévy a consacré à l'intelligence
globale qu'elle se résume, pour lui, à cette simple addition,
a une simple connexion des données.
Bibliographie:
- Lévy, Pierre, Qu'est-ce que le virtuel?, Paris: La Découverte,1998
(La Découverte/Poche; 49. Essais)
- Lévy, Pierre, L'intelligence collective: pour une anthropologie
du cyberespace, Paris: La Découverte, 1997 (La Découverte/Poche;
27. Essais)
- Sciences humaines, Hors-série, No 32,mars-avril-mai 2001
François Filliettaz
francois.filliettaz@iprolink.
juin 2001