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Discours populistes et loi du moindre effort, par Louis de Saussure

LE MONDE | 06.02.04 | 13h56    MIS A JOUR LE 06.02.04 | 16h55

Lutter contre le discours des solutions à deux sous pour des problèmes complexes relève d'une gageure éducative à long terme.

On aurait pu penser que, pour amener un auditoire à croire à des discours faux ou invérifiables, il est nécessaire de recourir à un arsenal rhétorique complexe. Pourtant, le développement contemporain de rhétoriques trompeuses à la fois primaires et convaincantes pour une part importante de l'électorat est un fait.

Le dernier cas en date de ces discours populistes qui ne s'embarrassent pas de subtilités, celui du Suisse Christoph Blocher, qui a été nommé conseiller fédéral (ministre) fin 2003, combine paradoxalement, et selon la mode actuelle, l'ultralibéralisme économique (dont on sait qu'il accroît le fossé entre nantis et exclus) et le populisme à bon marché, censé rendre la vie des petites gens plus facile par une ligne dure contre un Etat prétendument dilapidateur, trop généreux en aides sociales et en prise en charge de l'immigration, et trop exigeant en impôts.

Un discours qui présente des similarités avec ceux qui se tiennent dans l'Italie de Silvio Berlusconi et, à une autre échelle, dans l'administration américaine contemporaine, en dépit de différences sur certains thèmes.

Les rhéteurs de toutes époques avaient développé des techniques complexes, bien étudiées, que ce soit dans les grandes propagandes du XXe siècle ou dans des versions anciennes de l'art rhétorique. Que le discours populiste de ces dernières décennies, fait de bric et de broc, puisse avoir une véritable efficacité à l'âge d'Internet et de la société de l'information, est un fait assez étrange, qui le singularise.

Ce fait est étrange d'abord parce que les populations, à l'échelle du monde, sont de plus en plus éduquées, or, plus on a de culture et de savoir, moins, en principe, on est réceptif à des arguments qui parlent plus aux nerfs qu'à l'esprit. Il l'est aussi du point de vue du fonctionnement de la rationalité humaine, qui, en conditions normales, cherche à identifier l'éventuelle fausseté des discours.

Bien entendu, nous sommes enclins à croire ce qui comble nos désirs, ce qui parle à nos pulsions, ce qui assouvit notre besoin de symboles, de conformité au groupe et de construction identitaire, et cela aux dépens de cet autre besoin, celui de vérité.

Tout cela est vrai, mais doit être combiné avec un facteur cognitif : l'esprit semble exploiter une rationalité du moindre effort. Il n'est ni un ordinateur appliquant une logique idéale (demandant beaucoup d'efforts) ni une âme pure dénuée de raison. Si l'esprit exploite une rationalité du moindre effort, cela permet aux individus d'adopter, dans une mesure variable de vraisemblance, des croyances moins garanties mais moins coûteuses intellectuellement que s'il fallait tout vérifier.

Cela semble assez évident : entretenir des croyances dont le bien-fondé est plausible mais non vérifié permet de s'économiser bien des soucis. Si quelque chose perturbe le besoin de vraisemblance, ou s'il est comblé par une confiance excessive en la compétence de celui qui parle, alors l'individu est virtuellement réceptif à n'importe quelles idées.

Ce qui reste néanmoins frappant, c'est l'aspect primitif des duperies assenées par certaines autorités en place, par exemple aux Etats-Unis. Comment est-il possible qu'il suffise à l'administration américaine de produire un lapidaire "On l'a eu !", en exhibant le tyran irakien sous la forme d'une bête dont on évalue la qualité dentaire, pour que la cote de popularité du président remonte en dépit des faits, connus, qui montrent, d'une part, que les fameuses armes sont introuvables, et qu'il règne en Irak chaos et violence (à l'exception du contrôle de l'industrie pétrolière) ? Cela tient notamment au fait que l'arrestation du tyran comble symboliquement le besoin de rémunération de la population engagée dans la guerre.

Il y a beaucoup de facteurs explicatifs au fait qu'une population suit son gouvernement dans de telles conditions, un seul fait objectif l'absolvant du reste. Parmi ceux-ci, on note le désir impérieux de maintenir une cohésion nationale (comme ce fut le cas lorsque les démocrates américains ont renoncé au litige électoral de 2001), la culture du danger, ou l'image supérieurement compétente de l'administration disposant d'informations qu'elle ne divulgue pas mais qu'il faut croire. Mais il y a aussi le fait que l'auditoire construit lui-même à son insu une part de sens selon ses désirs et le processus du moindre effort.

L'une des illustrations les plus frappantes de ce mécanisme cognitif se trouve dans l'usage impropre (notion que le linguiste Noam Chomsky utilise à propos des discours politiques), que de jeunes chercheurs britanniques en linguistique croisent avec un mécanisme de traitement "furtif" de l'information identifié par la psychologie cognitive : en cas d'incohérence apparente, l'esprit occulte certaines informations pour reconstruire un sens approprié au contexte.

Lorsqu'un terme est employé de manière impropre, nous avons tendance à rétablir la cohérence en lui substituant un concept soit différent soit flou ou vide, en ne retenant que les connotations qu'il véhicule, mais sans que ce processus soit accessible à la conscience.

L'un des exemples les plus parlants est celui du mot "démocratie" dans certains discours de l'administration américaine, usage qui n'a plus grand-chose à voir avec sa signification - un système politique où le peuple prend une part active aux décisions -, mais qui se ramène plutôt à des choses comme : système garantissant la liberté d'investir.

De la sorte, le destinataire, convaincu qu'il a affaire à une autorité compétente, lit dans le mot "démocratie" quelque chose comme : système de gouvernement assorti à une simple connotation positive, sans même réaliser qu'il s'agit d'un usage impropre du terme.

On voit mieux ainsi pourquoi cette loi du moindre effort peut conduire à accepter des propositions qui sont des contresens ou des objets de pensée flous et vagues.

On admet généralement que ce qui prémunit contre de tels procédés est l'esprit critique à l'égard des propositions communiquées et à l'égard du statut et des intérêts de celui (individu ou institution) qui produit le discours. Cela est vrai, mais cela demande plus d'efforts, et la conscience que le jeu en vaut la chandelle.

Lutter contre le discours des solutions à deux sous pour des problèmes complexes relève d'une gageure éducative à long terme, car elle fait aussi intervenir la nécessité de développer de nouveaux points de repère dans un monde de l'information tellement surchargé que, pour une part importante des jeunes, plus les discours sont élaborés, plus ils sont potentiellement trompeurs ou sans intérêt suffisant. Une idée déjà bien ancienne dans la Bible-belt américaine et qu'il faudrait bien se garder d'importer.

On ne peut que s'inquiéter du fait que les populistes européens, que ce soit M. Le Pen, M. Berlusconi ou M. Blocher, forment eux-mêmes une partie de ces nouvelles oligarchies dont Emmanuel Todd souligne dans Après l'empire qu'elles sont en passe de succéder aux démocraties, dès lors que des individus en nombre limité accumulent de plus en plus de biens, et qu'ils ont donc, à partir d'un certain seuil, intérêt à réduire le jeu démocratique pour préserver leurs intérêts. Cela, pour certains, se fait en focalisant les rancœurs populaires sur des boucs émissaires, en misant sur notre paresse cognitive. Et cela marche plutôt bien.

Louis de Saussure est chargé de cours au département de linguistique de l'université de Genève.

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.02.04