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"Je porte ce temps-là. Au creux de moi, il n'en finis
pas de se défaire et de s'inventer, de se dissoudre et de reprendre
forme. Cette brûlure longue est aussi mon bonheur. Je me conforte
à la sentir se déplacer en moi, j'existe à la sentir
me réclamer. Mon passé lourd me pèse dans les membres,
me cogne la poitrine, se love aux recoins de mon corps.
Enfance. Sans le savoir, on pose la main sur une flamme. Elle brûle
bleue comme un vin chaud, dans l'odeur de cannelle. Elle chante flamme
dans l'obscurité ; on la regarde en souriant brûler, s'évanouir.
On attend le plaisir d'après. On aime bien la flamme, mais elle
brûle longtemps ; on est presque content quand on la voit décroître
et s'abolir en rapprochant le plaisir du vin chaud. Il n'y a plus d'alcool,
mais du vin de citron, de la cannelle, et ce goût vague du vin sucré
chaud. C'est le plaisir des grands, chaleur, présent, amer, sucré,
et souvenir bleu de la flamme. On a passé la main sur la tempête
bleue, au dessus de la casserole. Maintenant on a bu. Maintenant seulement
la main vous brûle.
Enfance."
Philippe Delerm.
LE BONHEUR, Tableaux et bavardages. (TableauXIV)
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